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L’année 2010 de Banksy // part 2: le marché de l’art

Critique de l’art-business ?

Faisons suite au premier article que nous avions publié sur l’activité de Banksy pour cette année 2010, si vous le voulez bien, par quelques menues observations dans un souci de complétion envers le post précédent. Il y a donc quelque temps je tentais d’expliquer, après l’avoir longuement regrettée, la récente reconnaissance populaire de Banksy. Traversant alors une phase assez lourdingue de monomanie pour la communication de marque, j’avais uniquement envisagé cette popularité galopante à l’aune de l’activité propre de l’artiste ; en somme, comment la posture si particulière de Banksy lui confère-t-elle une présence médiatique propice à un tel retentissement mainstream. En réalité, ce succès est aussi la manifestation de facteurs exogènes à sa seule production artistique. Il résulte tout autant de certaines particularités du marché de l’art.

Même si cela fait grincer des dents plus d’un puriste, le street-art est avant tout une des multiples composantes de l’art contemporain. Sans lui dénier pour autant nombre de spécificités historiques et sociologiques ni minorer l’originalité des valeurs revendiquées par la scène street en regard de celles véhiculées par les beaux-arts, toutes les expressions artistiques contemporaines sont logées à la même enseigne, celle du marché de l’art. Les cotations sanctionnent le succès, garantissent l’excellence ou la médiocrité de l’oeuvre et dictent les grandes tendances.

Et même si le street art est avant tout un mouvement qui ne pense sa légitimité artistique qu’à travers le regard anonyme du passant et qui n’accepte le jugement que s’il émane d’un pair, l’assentiment des institutions traditionnelles — et son corollaire, l’engouement des acheteurs d’art — sont les seuls leviers pour rémunérer les artistes et favoriser la médiatisation des plus talentueux (ou perçus comme tels) et par conséquent l’élargissement très sensible de leur notoriété. Or le marché de l’art a été sérieusement touché par la crise économique. Alors que depuis quelques années, le street art séduit un nombre croissant de collectionneurs, la crise économique a conduit les acheteurs à faire preuve de plus de discernement et à se concentrer uniquement sur les valeurs sures et parmi elles, Banksy. Les dispersions de ses oeuvres, notamment en France par la maison de ventes aux enchères Artcurial, atteignent des sommes exorbitantes et polarisent l’attention du public au détriment de certains autres artistes. On peut ainsi légitimement supposer que cette ruée des collectionneurs a concouru à l’émergence du phénomène Banksy.

Cette cohabitation ambiguë entre street art et monétisation de l’art, Banksy l’évoque finalement assez peu dans son film Exit through the gift shop. En réalité et même si actuellement l’idée fait long feu, Banksy n’a jamais condamné, ni même évoqué, le business-art ou une éventuelle opposition entre la rue et les galeries ; exception faite d’une peinture (ci-dessus) qui a servi de titre pour son long-métrage. Mais le cœur de son propos, qu’il répète et démontre à l’envi tout au long du film, n’est que désabusement et cynisme pour l’art contemporain. En attestent ses déclarations : « The only thing worth looking at in most museums of art is all the schoolgirls on daytrips with the art department.»(1) ou ses interventions in situ (ci-dessous : Mind the crap dégeulassement tagué, et pourtant conservé depuis 2004, sur le perron du Tate Modern Art of London).

Tate Britain

Exit Trough The Gift Shop

Exit Through The Gift Shop est avant tout un précieux documentaire sur le renouveau de la scène street-art. Banksy occulte toute dimension historique pour mieux s’attarder sur le dynamisme qui anime le mouvement depuis le début des années 2000. On pourra certes lui reprocher une certaine forme de copinage concernant les artistes présentés (ils sont presque tous passés par l’écurie Lazarides) mais il est fort probable que ce choix relève davantage d’une commodité plutôt que d’un quelconque clientélisme. Donc, si vous êtes curieux d’en savoir plus sur le phénomène street-art, je ne peux que vous encourager à aller voir ce film.

Mais la pertinence didactique du film n’est pas sa plus évidente particularité, tant s’en faut. Il faudra attendre la moitié du film pour découvrir en quoi Exit Through… est raccord avec la production artistique de Banksy et comprendre pourquoi ce documentaire peut être considéré comme son chef-d’œuvre. Résumé chiant + spoilers : [Dans son film, Banksy met en scène un personnage hyper fantaisiste, Thierry Guetta qui est tombé amoureux coup sur coup de sa caméra puis du street art. Ce mec, muni d'une hallucinante paire de favoris, se trouve être le cousin d'Invader. Ce dernier introduit notre hurluberlu dans le petit milieu du street parisien et il y est autorisé à filmer les artistes, ces derniers pensant qu'il prépare un documentaire. L’inaccessible Banksy en vient même à faire appel à ses services. Bref, au bout de quelque temps, Banksy se rend compte que le gars est un guignol et que son projet de docu (Life Remote Control, trailer visible ici) ne vaut pas un clou et décide de récupérer les enregistrements de Guetta avec lesquels il créera Exit Through… C'est alors que la bouffonnerie commence, Banksy conseille sans trop y croire à Guetta de faire de l'art plutôt que du cinéma ce que ce dernier s'empresse de faire pour plaire à son mentor. Seulement voilà, le gars se transforme en une sorte d'artiste-entrepreneur, Mr. BrainWash. Il pénètre la hype new yorkaise grâce à une production artistique sciemment élaborée pour séduire le public ad hoc. Puis, rapidement, il affole le marché de l'art et l'inonde de son art au mètre, ce que déplorent pour conclure Banksy et son acolyte Fairey ]

Ce film a suscité une grande méfiance : MBW est-il une création de Banksy ? Est-ce bel et bien un artiste ? Ce film est-il un docu ou une fiction, un « Prankumentary » (2), voire même un bon gros hoax. En regard de cette inquiétude, il est important de rappeler que MBW est bel et bien la créature de Banksy, son oeuvre et, nous le verrons ultérieurement, son auto-portrait, la vérité à propos du film n’y changeant rien ou presque.

Banksy s’appuie sur l’histoire de MBW pour décortiquer les mécanismes qui permettent l’émergence d’un artiste. Il réussit à montrer qu’une vaste farce (ou un malentendu comme le suggère le film) peut aboutir à la naissance d’un artiste de renommée mondiale tant les critères de validation des talents s’avèrent flous et abscons. Dorénavant, l’inconsistance artistique et la méconnaissance des techniques picturales élémentaires ne s’opposent plus à un succès durable, indiscutable et monnayable. Une clé nous est d’ailleurs donnée en introduction lorsque MBW se vante de vendre pour une fortune des vêtements qu’il a lui-même payés une misère. Ses sapes ne valent pas un rond, il n’y connaît d’ailleurs visiblement rien mais la branchouillerie de San Francisco s’en tape, elle achète.

MBW est une caricature, spontanée ou préméditée c’est selon, dont la médiocrité ruisselle sur des artistes pour le coup au dessus de tout soupçon. Son côté entrepreneur-artiste fait penser à Hirst, son identité graphique à Warhol tandis que tout le reste pointe du doigt pas mal de nouveaux artistes issus du street art. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher les multiples similitudes entre les profils de MBW et la nouvelle coqueluche française, JR : des débuts passés à coller aux basques des streeteux sans aucun résultat, des compétences techniques anémiques, une créativité qui ressemble à un rabâchage que l’on doit en plus se coltiner en maxi format aux quatre coins du monde, un discours d’une naïveté et d’une inconsistance désespérantes…

Brainwash cristallise si pertinemment les travers de cette collision entre l’art urbain et celui des institutions que l’authenticité du film en devient douteuse. Il faut à ce propos accorder à Banksy tout le mérite qui lui revient pour avoir su très habilement instaurer le doute autour de son film. Il ne lui a pourtant fallu qu’une phrase pour allumer la mèche de la rumeur : « Tout est vrai, surtout les passages où nous mentons. » Mais comme je le soulignais dans l’article précédent, Banksy sait faire courir la rumeur et diffuser ses idées au plus grand nombre. Compte tenu du sujet abordé, le succès du film et l’ampleur des débats le prouvent.

Mais si ce succès s’avère fondé sur une communication savamment élaborée et une production artistique aux forts relents de farce, le paradoxe semble dès lors évident. Avec ce film, Banksy cloue brillamment son propre cercueil en dressant un autoportrait peu flatteur. À t-il pu concevoir ce film sans anticiper que sa satire aller lui revenir en pleine gueule ? C’est peu probable et c’est certainement ce qui rend Exit through… d’autant plus passionnant. Ces critiques, que l’on peut légitimement adresser à Banksy, seront l’objet d’un troisième et dernier article en ligne d’ici peu. J’y mettrai bien plus d’images et moins de texte. Car critiquer l’un des plus passionnants artistes contemporains m’emmerdera probablement tout autant que vous.

1 : Banksy, Existencilism, 2002, London (lien vers Amazon)
2 : New York Times, le 16 Avril 2010

1 comment
  1. Alan says: 14 janvier 201121 h 24 min

    Pour alimenter le débat vrai/faux on vient juste de me faire remarquer que Guetta (le nom de MBW) en verlan ça donne tag… étrange tout ça…

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